Ormuz, Bab el-Mandeb et la puissance de refus iranienne : anatomie d’une position de force, de son horloge et du risque d’embrasement
Par Dr Naim Asas, directeur du GERISS
Les 10 et 11 septembre 2026, la guerre qui oppose l’Iran aux États-Unis et à Israël depuis plus de six mois a changé de nature, sans qu’un seul missile iranien soit tiré. Les Houthis ont pris le port de Mokha le 10 septembre, puis atteint dès le lendemain l’île de Perim (Mayyun), à l’entrée sud de Bab el-Mandeb, après le retrait des forces gouvernementales yéménites. Selon des responsables yéménites, toute la côte yéménite de la mer Rouge est passée sous leur contrôle, même si les autorités houthies n’ont pas officiellement revendiqué le contrôle du détroit.
Jusqu’ici, Téhéran tenait un verrou : Ormuz. Son réseau en tient désormais deux.
Ma thèse est la suivante. L’Iran se trouve aujourd’hui en position de force, non pas au sens classique de la puissance, qui est la capacité d’imposer un ordre, mais au sens de la puissance de refus : la capacité de rendre impossible, ou ruineux, tout ordre régional qui se construirait sans lui. La percée houthie fait passer ce refus de l’échelle locale à l’échelle systémique.
Cette force a pourtant une horloge. Et elle affronte désormais une riposte collective, la coalition maritime conduite par Riyad. C’est là que la guerre peut basculer, car entre Ormuz et la mer Rouge il n’y a plus deux théâtres, mais un seul.
I. Un royaume pris en tenaille
Depuis le 28 février 2026, date des premières frappes américano-israéliennes, l’Iran bloque l’essentiel du trafic à Ormuz. Téhéran y a créé en mai une autorité du détroit qui prétend délivrer des permis de passage, et le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a prévenu que la gestion du détroit « ne reviendra jamais à ce qu’elle était avant la guerre ». Le mémorandum signé le 17 juin n’a pas tenu : le cessez-le-feu s’est effondré le 8 juillet, et Washington a rétabli le 14 juillet son blocus naval des ports iraniens.
L’Arabie saoudite disposait d’une échappatoire : l’oléoduc Est-Ouest, principale voie de contournement d’Ormuz, qui achemine près de sept millions de barils par jour jusqu’à Yanbou, sur la mer Rouge. C’est cette échappatoire qui est aujourd’hui visée, à ses deux extrémités.
En amont, des drones lancés depuis l’Irak ont frappé l’oléoduc et forcé sa fermeture ; Riyad a renoncé à riposter pour l’instant, à la demande du Premier ministre irakien. En aval, la sortie sud de la mer Rouge est sous le feu houthi. Quant à la sortie nord, par Suez ou l’oléoduc égyptien, elle allonge fortement la route vers l’Asie, et les Houthis y ont déjà frappé un navire saoudien fin août.
Les trois artères de l’exportation saoudienne sont visées en même temps : Ormuz, son contournement, et la sortie de ce contournement. Le Brent a franchi les 107 dollars le baril.
II. Pourquoi c’est une position de force : cinq lectures théoriques
1. La diplomatie de la violence. Thomas Schelling distinguait la force brute, qui s’empare, et le pouvoir de nuire, qui négocie. L’Iran ne cherche pas à vaincre des armées. Il cherche à rendre la guerre plus coûteuse pour les autres que pour lui. Les détroits se prêtent idéalement à ce marchandage : une menace peu coûteuse pour celui qui l’exerce, un coût mondial pour ceux qui dépendent du passage.
2. Le déni plutôt que la maîtrise. Julian Corbett rappelait dès 1911 que la maîtrise de la mer porte sur les communications, et qu’elle est le plus souvent disputée. Téhéran n’a pas besoin de commander la mer : il lui suffit d’en interdire l’usage. C’est la vieille doctrine française de la Jeune École de l’amiral Aube : la marine faible ne cherche pas la bataille décisive, elle frappe le commerce. Un expert en sécurité maritime le résume : les gains houthis ne transforment pas leur capacité militaire globale, mais rendent bien plus facile de frapper les navires dans le détroit.
3. L’asymétrie de la résolution. Andrew Mack l’a montré en 1975 : celui pour qui l’enjeu est vital tient plus longtemps que celui pour qui il est périphérique. Un porte-parole de la commission de sécurité nationale du Parlement iranien l’a dit presque dans les mêmes termes : pour Téhéran, c’est une guerre existentielle ; pour l’Amérique, lointaine, elle ne l’est pas. Selon Axios, Donald Trump a refusé de frapper les Houthis malgré deux appels du prince héritier saoudien.
4. Le blocus discriminant. Le porte-parole militaire houthi a précisé que la navigation restait sûre pour toutes les compagnies, à l’exception des navires saoudiens. C’est une application raffinée de la logique de l’action collective de Mancur Olson. Un blocus général aurait uni tous les usagers du détroit contre ses auteurs. Un blocus sélectif isole Riyad et laisse aux autres puissances la tentation de l’abstention. Le verrou est mondial, mais la facture est saoudienne.
5. Le repli du garant. La théorie de la stabilité hégémonique, de Kindleberger à Gilpin, tient que l’ordre ouvert repose sur une puissance qui en fournit les biens publics, au premier rang desquels la liberté de navigation. Or Washington signale depuis longtemps qu’il attend des États de la région qu’ils assument l’essentiel de leur défense, et n’a pas toujours pu protéger ses propres bases dans le Golfe. Au Conseil de sécurité, la Russie et la Chine ont opposé leur veto à une résolution visant à rouvrir Ormuz. L’Iran perturbe là où le garant se retire et où le multilatéralisme est bloqué.
III. La victoire houthie : quand l’imprévu devient une méthode
La prise du littoral yéménite est une surprise stratégique. Un haut responsable militaire yéménite s’est dit stupéfait que l’aviation saoudienne n’ait pas tenté d’empêcher la prise de Mokha, à moins de 80 kilomètres du détroit.
Pour Téhéran, le bénéfice est considérable et le coût quasi nul. C’est une puissance en réseau : elle agit par délégation, et la délégation lui offre le déni. Téhéran revendique pourtant l’unité du théâtre. Mohammad Mokhber, conseiller du Guide suprême Mojtaba Khamenei, a félicité les Houthis en attribuant l’impasse américaine à la conjonction de la puissance iranienne à Ormuz et de la « résistance ».
La délégation a toutefois un prix. L’analyste iranien Javad Heiran-Nia juge l’influence de Téhéran sur les Houthis considérable mais pas absolue : le mouvement peut décider seul, même si ses intérêts rejoignent ceux de l’Iran. Cette ambiguïté est un atout, car elle offre le déni, et un risque, car elle peut faire perdre le contrôle.
IV. La riposte saoudienne : partager la facture
Le 30 juillet, l’Arabie saoudite et treize autres pays ont annoncé une coalition militaire maritime chargée de garantir la liberté de navigation à Bab el-Mandeb, en mer Rouge et dans le golfe d’Aden ; 43 des 51 pays invités avaient participé à la réunion fondatrice. À la mi-août, quinze pays avaient signé la déclaration commune et treize avaient formellement adhéré à la charte.
Le 18 septembre, la quatrième réunion de planification, tenue à Djeddah avec des représentants de 41 pays et de l’Union européenne, a annoncé que la coalition avait atteint sa capacité opérationnelle initiale et préparait une présence effective dans sa zone d’opérations. Elle est commandée par un contre-amiral saoudien, avec un commodore pakistanais pour adjoint. Sa zone d’action couvre la mer Rouge, Bab el-Mandeb et le golfe d’Aden. Autrement dit, elle vise exactement le second verrou.
C’est la réponse directe au blocus discriminant. Les Houthis isolaient Riyad pour lui faire porter seul la facture ; Riyad cherche à la partager. C’est Olson inversé : transformer un problème saoudien en bien public régional. Un analyste résume la logique saoudienne : la réponse aux attaques ne doit pas reposer sur le seul royaume, et l’alliance reste pour l’heure essentiellement défensive.
Deux absences et une ambiguïté méritent l’attention. Ni les Émirats arabes unis ni Oman n’avaient signé à la fondation : le Golfe lui-même ne partage pas une seule lecture du risque.
L’ambiguïté est pakistanaise. Islamabad fournit l’adjoint du commandement de la coalition, alors que le maréchal Asim Munir s’est rendu quatre fois à Téhéran depuis avril, la dernière après que Donald Trump lui a demandé de peser sur l’Iran. Le Pakistan est à la fois l’adjoint de la coalition qui vise le second verrou et le messager de Téhéran. Plus la coalition deviendra opérationnelle, plus ce double rôle deviendra intenable.
La même prudence vaut pour le pacte de défense de La Mecque : Riyad ne l’a invoqué ni auprès d’Islamabad ni auprès d’Ankara, et la Turquie n’a pas encore soumis l’accord à son Parlement.
V. Le risque d’embrasement : un seul théâtre, deux détroits
Puisque Téhéran traite Ormuz et la mer Rouge comme un seul théâtre, cette guerre obéit à une loi simple : toute pression exercée sur un verrou appelle une réponse sur l’autre.
Si les opérations américaines s’intensifient à Ormuz, où Washington et Téhéran se livrent déjà une guerre des pétroliers, l’Iran ne restera pas silencieux en mer Rouge. Et si la coalition passe de la présence à l’action à Bab el-Mandeb, la réponse pourra venir d’Ormuz, d’Irak ou des côtes yéménites. L’Iran n’a même pas besoin d’agir lui-même : son réseau suffit. C’est ce que la stratégie appelle l’escalade horizontale : répondre non pas là où l’on est frappé, mais là où l’adversaire est le plus vulnérable.
Trois mécanismes rendent ce risque sérieux.
Le dilemme de sécurité. La coalition se dit défensive, et elle l’est sans doute dans l’intention de Riyad. Mais dans le modèle de la spirale de Robert Jervis, les intentions comptent moins que les perceptions. Vue de Téhéran, une force navale multinationale installée face à Bab el-Mandeb ressemble moins à une protection qu’à l’encerclement de son second verrou.
L’escalade involontaire. Barry Posen a montré comment des guerres s’étendent sans que personne ne l’ait décidé. Le théâtre accumule les acteurs : marine américaine à Ormuz, coalition saoudienne et mission européenne Aspides en mer Rouge, Houthis, groupes armés irakiens. Chaque acteur de plus multiplie les points de friction. Une attaque houthie contre une base saoudienne a déjà endommagé un avion de chasse italien, selon le ministre italien de la Défense. Les Européens sont exposés avant même d’être engagés.
L’incontrôlable comme arme. Schelling l’a établi : la perte de contrôle n’est pas seulement un danger, c’est aussi un instrument. Celui qui rend l’escalade crédiblement incontrôlable dissuade l’adversaire d’avancer. En multipliant les fronts et les intermédiaires, Téhéran fabrique de l’incertitude. L’incontrôlable fait partie de sa stratégie.
Ce que cela changerait pour l’Arabie saoudite est considérable. Jusqu’ici, Riyad a choisi la retenue, et Ankara l’a saluée publiquement. Un embrasement ferait basculer le royaume d’une stratégie de retenue à une position d’État de ligne de front.
Les signes avant-coureurs sont déjà là. Des alertes ont retenti pour la première fois de ce cycle autour de La Mecque et de Djeddah, et les Houthis promettent de frapper en profondeur les bases aériennes et les compagnies pétrolières du royaume.
Trois choses changeraient alors :
• L’économie : des exportations privées de leurs routes de secours.
• La stratégie : la fin de ce qui reste de la détente saoudo-iranienne négociée à Pékin en 2023, déjà ébranlée par les frappes iraniennes directes de février et mars.
• Le modèle lui-même : un royaume qui a fait du littoral de la mer Rouge la vitrine de sa transformation deviendrait un royaume assiégé sur ce même littoral.
VI. La force et son horloge
Une référence sérieuse doit regarder l’autre plateau de la balance. Selon Kpler, aucune cargaison de brut iranien n’a franchi le blocus depuis la mi-juillet. Les stocks flottants sont tombés d’environ 90 à 29 millions de barils et pourraient être épuisés vers la mi-octobre. L’inflation officielle dépasse 80 %, le FMI prévoit une contraction de 5,4 %, et le rial a perdu près de 15 % depuis août. D’autres analystes rappellent que les États-Unis et Israël ont infligé de lourdes pertes aux capacités conventionnelles iraniennes, et mettent en garde contre la confusion entre survie du régime et victoire stratégique.
La guerre est donc devenue ce que Schelling appelait une compétition dans la prise de risque, entre l’horloge économique iranienne et la douleur infligée aux adversaires. La percée houthie se lit comme une tentative d’accélérer l’horloge adverse avant que la sienne ne sonne. Rien ne garantit qu’elle réussira, mais rien ne garantit l’inverse : des responsables du Golfe et des analystes doutent que la douleur économique suffise à arracher des concessions à Téhéran.
VII. Refus, contrainte, composition : où en est l’Iran ?
Je propose de lire la trajectoire iranienne à travers trois seuils.
Le refus est la capacité d’empêcher. L’Iran l’a franchi.
La contrainte est la capacité de modifier le comportement des autres. L’Iran y est entré : Riyad renonce à riposter contre l’Irak, Islamabad devient messager, Ankara condamne mais temporise.
La composition est la capacité de fonder un ordre que les autres acceptent. L’Iran ne l’a pas atteinte. Position de force n’est pas puissance.
Trois scénarios, et un indicateur pour chacun :
• La conversion : Téhéran monnaie son levier dans une négociation, par le canal pakistanais, avant l’épuisement de ses réserves. Indicateur : la relance d’un format comparable au mémorandum de juin.
• L’embrasement : une action à Ormuz ou à Bab el-Mandeb déclenche une riposte sur l’autre détroit, et la spirale échappe à ses auteurs. Indicateur : le premier engagement armé entre la coalition et les Houthis, ou le premier navire non saoudien frappé.
• L’érosion : l’horloge économique l’emporte et impose à Téhéran des concessions. Indicateur : l’état des stocks flottants iraniens à la mi-octobre.
Conclusion
Dans cette guerre, l’Iran n’a pas besoin de gagner. Il lui suffit de ne pas s’épuiser plus vite que ses adversaires.
La victoire houthie lui a donné un second verrou. La coalition saoudienne entend le lui disputer. Entre les deux, la marge d’erreur se réduit chaque jour.
La question n’est plus de savoir si l’Iran est en position de force. Elle est de savoir si Téhéran et Riyad sauront empêcher que cette force ne devienne un incendie que personne ne contrôle.
Références principales
• Al Jazeera, « Saudi Arabia announces maritime defence alliance to secure vital waterways », 30 juillet 2026
• Al Jazeera, « Why Pakistan is talking to Iran as the Houthi-Saudi fight escalates », 11 septembre 2026
• Al Jazeera, R. Khokhar, « Will the Houthi attacks activate the Mecca Pact? », 12 septembre 2026
• Anews, « Multinational Maritime Defense Coalition holds 4th planning meeting », 18 septembre 2026
• Asharq Al-Awsat, « Multinational Maritime Defense Coalition Begins Operations from Saudi Headquarters », 2026
• Congressional Research Service, « The Strait of Hormuz: Security Developments and Impacts », août 2026
• Euronews, « Houthis seize Yemeni island in Bab el-Mandeb », 12 septembre 2026
• NPR, « Iran-backed Houthi rebels seize a strategic port and island », 11 septembre 2026
• Kpler, données citées par le Wall Street Journal, 7 septembre 2026
• Corbett (1911), Olson (1965), Schelling (1966), Mack (1975), Jervis (1976), Gilpin (1981), Posen (1991)